Le risque souverain, le grand oublié des stratégies patrimoniales

L'actualité économique française remet régulièrement la question des finances publiques au centre des débats. Aujourd’hui, c’est 125 milliards que plusieurs économistes de haut rang pensent indispensables pour stabiliser durablement les finances publiques françaises.

Au-delà des chiffres et des affrontements politiques, une question patrimoniale beaucoup plus profonde et assez étonnante pour beaucoup mérite néanmoins d'être posée : un investisseur doit-il analyser la solidité financière de l'État dont dépend l'essentiel de son patrimoine avec la même rigueur qu'il analyse une entreprise ou un marché immobilier ?

Cette interrogation est, à mes yeux, l’un des grands angles morts de la gestion de patrimoine contemporaine.


Nous analysons les entreprises, mais rarement l’État

Lorsqu’un investisseur achète des actions, il prend généralement le temps d’étudier l’entreprise concernée : ses comptes, son niveau d’endettement, ses perspectives de développement, la qualité de son management ou encore la concurrence à laquelle elle est confrontée.

De la même manière, un investissement immobilier sérieux suppose une analyse du marché local, de la demande locative, de l’évolution démographique ou encore de la qualité de l’emplacement.

Cette démarche est parfaitement naturelle et fait partie intégrante de l’analyse des risques.

En revanche, lorsque l’essentiel voire la totalité d’un patrimoine est concentré dans un seul pays, très peu d’investisseurs prennent le temps d’analyser la trajectoire financière de cet État avec la même rigueur.

Et pourtant…un État possède lui aussi un bilan, des recettes, des dépenses, une dette, des échéances de remboursement, des contraintes budgétaires et une capacité plus ou moins importante à financer son fonctionnement.

Aucun investisseur n’accepterait d’investir massivement dans une entreprise sans regarder sa situation financière. Alors par quelle magie est-il moins exigeant lorsqu’il s’agit de vérifier la solidité d’un état ?


Un patrimoine dépend toujours d’un souverain

Nous avons souvent tendance à considérer nos actifs comme indépendants les uns des autres, qu’il s’agisse d’un appartement, d’un portefeuille d’actions, d’une entreprise ou d’une assurance-vie.

En réalité, tous ces actifs reposent sur un seul et même socle qui est le cadre juridique qui leur donne leur existence : le droit de propriété, la fiscalité, le droit des successions, les règles applicables aux entreprises, les normes bancaires, les réglementations immobilières…

Un patrimoine n’est jamais uniquement exposé aux marchés, il est également exposé aux décisions du législateur.

Cette réalité est parfois oubliée parce que les évolutions réglementaires sont généralement progressives, mais l’histoire économique montre qu’elles peuvent aussi devenir très rapides lorsque les circonstances l’exigent.

En 1933, les États-Unis ont par exemple interdit la détention privée de la plupart des pièces et lingots d’or afin de soutenir leur politique monétaire.

Plus près de nous en 2013, lors de la crise bancaire chypriote, des mesures exceptionnelles ont conduit à une ponction des dépôts les plus importants afin de stabiliser le système bancaire. Des mesures drastiques ont été prises en urgence vis à vis de ses épargnants pour sauver le système bancaire de la faillite, sans aucune consultation préalable, laissant les dépositaires dans une situation très difficile et quasiment impossible à anticiper.

Il ne s’agit pas de suggérer qu’une telle mesure pourrait être reproduite aujourd’hui, mais cet épisode rappelle simplement qu’aucun cadre juridique n’est totalement immuable.


Quand les finances publiques se tendent

Lorsqu’un État voit sa situation budgétaire se dégrader durablement, il ne dispose finalement que d’un nombre limité de leviers, à savoir réduire certaines dépenses publiques, augmenter certaines recettes, retrouver davantage de croissance ou laisser faire le temps et l’inflation.

Chaque choix a un coût économique, social et politique lourd.

Il ne s’agit pas ici de prédire quelles décisions seront prises en France au cours des prochaines années, je ne fais pas dans la voyance. En revanche, il est parfaitement raisonnable de considérer que les finances publiques influencent, directement ou indirectement, l’environnement dans lequel évolue un patrimoine.

Et qu’énormément de domaines dépendants de l’état sont susceptibles d’évoluer au fil des réformes et surtout des circonstances et de la solvabilité d’un pays, avec parfois des changements extrêmement brutaux et soudains pour s’adapter aux réalités du terrain.

C’est précisément cette incertitude qui constitue, selon moi, un risque patrimonial à part entière, largement sous-estimé aujourd’hui.


Diversifier les actifs ne suffit plus

Cela fait longtemps que la diversification patrimoniale consiste essentiellement à répartir son patrimoine entre plusieurs classes d’actifs.

Cette approche demeure indispensable mais elle me paraît aujourd’hui incomplète car un patrimoine ne dépend jamais uniquement des marchés, il dépend également de l’environnement juridique, économique et réglementaire dans lequel il évolue.

Il est ainsi parfaitement possible de posséder un patrimoine très diversifié en termes de classes d’actifs tout en restant intégralement dépendant d’un seul cadre juridique, d’une seule administration fiscale, d’une seule monnaie et d’un seul législateur.

Je suis convaincu que la prochaine évolution de la gestion patrimoniale consistera à intégrer une quatrième dimension à la diversification, la diversification des juridictions.

Il ne s’agit pas de rechercher un hypothétique eldorado ni de tourner le dos à son pays mais simplement d’appliquer au risque juridique le même principe que celui que nous appliquons déjà au risque financier, à savoir éviter une concentration excessive.


Une conclusion s’impose

Au fil des décennies et des changements de l’environnement patrimonial, nous avons collectivement évolué et appris à ne pas placer tout notre patrimoine sur une seule action, puis à ne pas dépendre d’un seul secteur d’activité et ensuite à diversifier nos zones géographiques.

Demain, il faudra probablement apprendre à diversifier également les règles auxquelles ces placements sont soumis.

Je crois que la prochaine étape consiste à réfléchir à la diversification des juridictions et des devises.

Evidemment pas parce qu’un pays serait condamné et un autre parfait, car comme nous l’avons vu, les circonstances changent au fil du temps et aucun cadre juridique n’est immuable.

En revanche, il est important aujourd’hui dans sa stratégie patrimoniale de prendre en compte la prévisibilité à moyen-long terme d’un pays, de son environnement juridique, économique, fiscal et réglementaire autant que le rendement qu’il peut offrir.

Le rôle d’une stratégie patrimoniale n’est pas de prédire l’avenir, nous savons tous que c’est impossible. En revanche, construire un patrimoine suffisamment résilient pour traverser plusieurs scénarios possibles, ça c’est à notre portée.

La raison d’être fondamentale d’un patrimoine n’est jamais de battre un indice, mais de protéger des projets de vie.

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