Certains biais empêchent de prendre les bonnes décisions
Il y a quelques jours, le gouvernement mexicain publiait un chiffre largement passé sous les radars européens : 23,6 milliards de dollars d’investissements étrangers directs au premier trimestre 2026.
Évidemment, cela ne signifie pas que le Mexique terminera mécaniquement l’année à près de 100 milliards de dollars d’IDE, les flux trimestriels ne se projettent jamais de manière linéaire.
Mais ce chiffre mérite malgré tout qu’on s’y arrête quelques instants, car en seulement trois mois, le Mexique a déjà capté environ 60 % du total des investissements étrangers directs enregistrés sur l’ensemble de l’année précédente.
Et surtout, ces flux ne concernent pas uniquement quelques projets isolés mais l’ensemble des secteurs de l’économie mexicaine : les services financiers, la construction, les transports, la logistique, les équipements électroniques, l’industrie manufacturière, et les chaînes de production nord-américaines.
Autrement dit, des secteurs structurels, stratégiques et profondément liés à la réorganisation économique mondiale actuellement en cours.
Pourtant, malgré ces réalités très concrètes, le Mexique continue souvent d’être regardé en Europe francophone avec une forme de condescendance intellectuelle assez fascinante.
Dans beaucoup d’esprits, le pays semble encore figé dans une représentation folflorique héritée des années 1990 et faisant la part belle aux cartels, à la violence, à la corruption, au chaos institutionnel, au tourisme low-cost, et surtout à une économie “émergente” périphérique.
Comme si rien n’avait changé, comme si le Mexique n’était pas depuis devenu :
le principal partenaire commercial des États-Unis
une plateforme industrielle majeure du nearshoring nord-américain
un acteur manufacturier stratégique
l’un des grands bénéficiaires silencieux de la fragmentation géo-économique mondiale
Le plus intéressant n’est d’ailleurs pas que le Mexique soit parfois sous-estimé, le plus intéressant est l’écart grandissant entre d’un côté les flux économiques réels, les décisions des multinationales, les investissements industriels, les infrastructures logistiques, et de l’autre les représentations mentales que beaucoup continuent d’en avoir.
À l’inverse, certains pays bénéficient aujourd’hui d’une véritable aura intellectuelle et médiatique.
L’Inde, par exemple, est devenue pour beaucoup “la prochaine superpuissance évidente”.
Le Brésil conserve lui aussi un imaginaire extrêmement puissant dans de nombreux milieux économiques occidentaux.
Et pourtant, combien de personnes qui commentent quotidiennement ces pays y ont réellement vécu ? Y ont investi ? y ont observé les réalités opérationnelles concrètes ? En comprennent les fragilités internes structurelles ?
Très peu.
Cela ne signifie évidemment pas que l’Inde ou le Brésil seraient des pays “sans avenir”, ce serait absurde. Mais il est étonnant de constater à quel point certaines fragilités sont minimisées lorsqu’un pays bénéficie d’un narratif géopolitique favorable.
Concernant l’Inde, on parle finalement assez peu :
des infrastructures encore extrêmement inégales
des difficultés d’accès à l’eau dans plusieurs régions
des tensions communautaires et religieuses récurrentes
de la lourdeur administrative
ou encore des défis environnementaux majeurs qui pèsent déjà sur certaines mégapoles
Concernant le Brésil, les investisseurs internationaux connaissent pourtant parfaitement :
la complexité administrative et fiscale du pays
sa volatilité politique et monétaire historique
ses fortes inégalités territoriales
certaines problématiques sécuritaires structurelles
sa dépendance importante aux cycles des matières premières
Et malgré cela, ces pays continuent souvent d’être perçus comme des “évidences stratégiques” dans beaucoup d’esprits occidentaux.
Pendant ce temps, le Mexique reste régulièrement enfermé dans une lecture mentale ancienne, parfois presque caricaturale.
Pourquoi ce décalage persiste-t-il ? Parce qu’en matière patrimoniale et géopolitique, les investisseurs ne raisonnent pas uniquement avec des données.
Ils raisonnent aussi avec des récits, des biais culturels, des représentations historiques, des réflexes psychologiques et parfois une certaine hiérarchie implicite entre les pays “crédibles” et les autres.
Or le monde qui se recompose actuellement ne fonctionne plus selon les anciennes grilles de lecture occidentales, nous entrons progressivement dans une logique de grands blocs régionaux :
Amérique du Nord,
Asie,
Golfe,
corridors industriels,
hubs logistiques,
zones énergétiques et monétaires.
Et dans cette nouvelle architecture mondiale, le Mexique occupe désormais une place beaucoup plus stratégique que ce que beaucoup imaginent encore.
Le problème n’est donc pas que le Mexique serait “meilleur” que d’autres pays émergents, le problème est que beaucoup continuent d’analyser le monde avec des cartes devenues obsolètes.
En matière patrimoniale, utiliser une vieille carte dans un monde en pleine recomposition n’est pas la stratégie la plus optimale.
Et les investisseurs européens auraient probablement intérêt à regarder également ce qui se prépare autour du nouvel accord commercial UE–Mexique, dont les implications géopolitiques et industrielles pourraient être bien plus importantes que beaucoup ne l’imaginent encore.