Le 23 octobre dernier, de manière assez incompréhensible, Moody’s a maintenu la note de la France à Aa3, assortie d’une perspective négative. L’agence conditionne notamment son appréciation à l’adoption d’un budget crédible pour 2027. Autrement dit, la France bénéficie d’un délai supplémentaire pour démontrer qu’elle est capable de reprendre le contrôle de ses comptes, comme si l’historique récent n’était pas assez clair…
Pendant que le débat public se focalise sur un déficit exprimé en pourcentage du PIB, la charge de la dette augmente et les marges de manœuvre budgétaires se réduisent. Derrière les milliards, une question très concrète : quels services, quelles aides et quels revenus seront sacrifiés pour continuer à financer notre modèle social ?
Une “bonne” note ne signifie pas de bonnes finances
Alors que cette décision est accueillie (évidemment) favorablement par le gouvernement, les chiffres, eux, ne laissent guère de place à l’autosatisfaction.
En 2025, malgré des promesses nombreuses réitérées, le déficit public français a atteint 152,5 milliards d’euros. La dette publique s’élevait à environ 3.460 milliards d’euros, soit près de 116 % du PIB. Et pour 2026, le gouvernement prévoit un déficit de 5,4 % du PIB, avant de viser 5 % en 2027. Ces objectifs restent tributaires de mesures budgétaires qui doivent encore être adoptées et mises en œuvre.
Mais le déficit calculé en pourcentage du PIB ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Le déficit : 5 % du PIB, mais combien par rapport aux recettes ?
Le PIB mesure la richesse produite en France, il ne correspond ni aux recettes de l’État ni à l’argent dont le gouvernement dispose pour financer ses dépenses.
En 2025, les administrations publiques ont perçu environ 52 % du PIB en recettes, tandis que leurs dépenses atteignaient plus de 57 %. Le déficit représentait donc 5,1 % du PIB, mais aussi près de 10 % des recettes publiques de l’année.
Ce dernier ratio est loin d’être anodin : pour équilibrer les comptes à recettes constantes, il faudrait réduire les dépenses d’un montant équivalent à près d’un dixième des recettes publiques, ou augmenter celles-ci dans une proportion comparable, ou combiner les deux.
Il faut évidemment distinguer les comptes de l’ensemble des administrations publiques (État, collectivités, Sécurité sociale et organismes publics) du seul budget de l’État. On ne peut pas comparer directement le déficit de l’ensemble public à la seule recette budgétaire de l’État.
Cependant, au final, il y a un trou gigantesque à combler et la question que l’on doit véritablement se poser n’est pas de savoir quelle réelle part du PIB représente ce déficit si ce déficit mais de mesurer l’effort qu’il représente au regard des ressources effectivement collectées.
La dette coûte de plus en plus cher
Pendant des années, les taux d’intérêt exceptionnellement bas ont permis à la France de refinancer une partie de sa dette à des conditions avantageuses. Cette période est révolue.
Selon les prévisions gouvernementales pour 2027, la charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques passerait de 79,2 milliards d’euros en 2026 à 91,2 milliards en 2027. Cela représente 12 milliards supplémentaires en un an, un milliard d’euros de plus chaque mois. Et ces sommes ne remboursent pas un centime du capital emprunté, elles rémunèrent simplement les créanciers.
Et cette hausse ne se limite évidemment pas aux nouveaux emprunts : à mesure que les obligations anciennes arrivent à échéance, elles doivent être refinancées dans les conditions de marché du moment, la remontée des taux se diffuse ainsi progressivement à l’ensemble de la dette.
Au 26 octobre 2026, le taux français à dix ans affichait 4,93 %, selon l’Agence France Trésor. Ce taux ne s’applique pas instantanément à toute la dette, mais il donne une indication du coût auquel l’État se finance aujourd’hui.
En tenant compte des quasi 5% aujourd’hui exigés par les créanciers et du fait d’une “durée de vie” moyenne de la dette de 8 ans, la charge de la dette en 2034 sera de près de 180 milliards d’euros…
C’est évidemment intenable.
Pour tenir les objectifs, il faudra bien trouver l’argent
Et beaucoup. Le gouvernement vise un déficit public ramené à 5 % du PIB en 2027. Une énième promesse dont toutes précédentes nous engagent à penser que cet objectif ne sera pas tenu.
Pour y parvenir, le projet de budget présenté repose sur environ 43 milliards d’euros de mesures de redressement. Derrière ce montant, il faut distinguer les économies réelles, les recettes supplémentaires, les mesures déjà engagées et les effets attendus de la conjoncture. Mais une chose est certaine : si les objectifs sont maintenus, l’écart entre les dépenses et les recettes devra se réduire.
Trois grandes voies sont possibles :
Augmenter les prélèvements : impôts, taxes ou cotisations, directement ou indirectement. Compliqué dans un pays qui truste régulièrement la 1ère ou la 2ème place des pays les plus taxé au monde.
Réduire ou ralentir les dépenses : prestations, aides, fonctionnement des services publics, investissements ou transferts aux collectivités, tout devra être passé à la paille de fer (certains disent même à la tronçonneuse).
Obtenir davantage de croissance : une économie plus dynamique génère davantage de recettes, mais cet effet ne peut pas être décrété et ne suffira pas nécessairement à combler l’écart. D’autant que, comme je l’ai démontré dans un article précédent, le gouvernement a minutieusement détruit l’un des derniers moteurs de la croissance domestique, à savoir l’immobilier.
En pratique, l’ajustement peut combiner ces trois leviers. Et il apparaît de plus en plus évudent que la potion sera très amère et touchera absolument tout le monde, détruisant du même coup “cette fiction où tout le monde s’efforce de vivre au dépens de tout le monde” comme l’avait si bien analysé Frédéric Bastiat.
Ce que les Français risquent de ressentir
La facture peut prendre plusieurs formes, parfois moins visibles qu’une hausse d’impôt annoncée à la une des journaux :
Un pouvoir d’achat sous pression : des prélèvements supplémentaires, une diminution de certaines aides ou des prestations moins généreuses impacteront défavorablement le revenu disponible des ménages et donc leur capacité à consommer.
Des services publics plus contraints : si les dépenses de personnel, les moyens de fonctionnement ou les investissements sont comprimés, les conséquences peuvent se traduire par des délais encore plus longs, des services encore moins accessibles ou des équipements et/ou maintenances reportés, cette dernière option étant déjà très largement utilisée aujourd’hui.
Des collectivités locales sous tension : si leurs transferts diminuent ou si leurs ressources progressent moins vite que leurs charges, elles peuvent devoir réduire certains projets, différer des travaux ou relever des impôts locaux lorsqu’elles disposent encore de marges de manœuvre. Nous en avons eu un premier exemple avec le département de l’Essone ayant récemment stoppé le montant du versement du RSA à la CAF, faute de moyens suffisants.
Une croissance potentiellement affaiblie : des hausses de prélèvements ou des coupes trop brutales péseront inévitablement sur la consommation, l’investissement et l’activité. Si la croissance ralentit, les recettes fiscales ne seront pas celles attendues (le fameux “trop d’impôt tue l’impôt”) et compliquer encore plus le redressement budgétaire dans une spirale vicieuse et contre-productive.
Ces conséquences ne sont bien sûr pas toutes certaines, ni uniformes et dépendront largement des arbitrages retenus et de leur calendrier. Mais le risque d’un ajustement majeur touchant directement les ménages et les entreprises est non seulement réel mais inévitable.
Le vrai choix : décider maintenant ou subir plus tard
La France dispose d’une capacité rare à collecter l’impôt, d’une économie diversifiée et d’un marché obligataire profond, mais ces atouts indéniables ne rendent pas l’endettement illimité.
Plus la dette s’accumule et plus son financement coûte cher, plus une part croissante des ressources publiques est absorbée par les intérêts plutôt que consacrée aux services, aux investissements ou aux politiques publiques.
Maintenir une note élevée ne supprime pas cette contrainte. Et viser un déficit de 5 % plutôt que 5,4 % ne signifie pas que les comptes sont équilibrés : cela signifie seulement que le déséquilibre se réduit.
Nous aarrivons (enfin !) au moment où la gravité de la situation va exiger des réponses claires, nettes et précises aux questions primordiales :
quelles dépenses la France veut-elle préserver ?
quelles réformes est-elle prête à engager ?
quel effort demande-t-elle aux contribuables pour éviter que la charge de la dette ne réduise progressivement ses choix ?
Une dépense financée par l’emprunt n’est pas gratuite, elle est indolore sur le moment mais reporte la facture sur les contribuables futurs, qui n’ont rien demandé et n’ont pas donné leur accord, avec entre-temps des intérêts à payer.
Et plus nous tardons à choisir, plus le risque est grand que les choix nous soient imposés par les circonstances, avec une brutalité à laquelle personne ne semble s’attendre.