Mexique : le grand réveil des entrepreneurs français

Au vu de la situation en France, je crois qu’il est grand temps de crever l’abcès : quand on prononce le mot “Mexique” dans un dîner en France, la conversation dérive trop souvent vers les mêmes caricatures : sombreros, cactus, insécurité permanente ou pays émergent tout juste bon à produire à bas coût pour les entreprises occidentales.

Pendant que certains s’accrochent à cette vision d’Épinal issue de la lecture de Lucky Luke et savamment entretenue par les médias, l’économie mexicaine a changé d’échelle, son appareil industriel s’est considérablement développé, son intégration à l’économie nord-américaine s’est renforcée et les entreprises françaises y investissent depuis des décennies.

Le président de la Chambre de commerce et d’industrie franco-mexicaine, Xavier de Bellefon, le rappelle dans un entretien publié le 19 octobre 2026 par 24 Horas : les entreprises françaises continuent d’investir, malgré les incertitudes commerciales et les tensions avec Washington.

Le sujet n’est donc plus de savoir si le Mexique mérite l’attention des entrepreneurs français mais de comprendre pourquoi certains y vont, ce qu’ils viennent y chercher et pourquoi d’autres continuent de passer à côté.

Plus de 700 entreprises françaises : le Mexique n’est pas un pari sur l’inconnu

Commençons par les faits, selon les chiffres rapportés par 24 Horas, plus de 700 entreprises françaises sont aujourd’hui implantées au Mexique et emploient directement plus de 200.000 personnes. Xavier de Bellefon évoque une progression annuelle des investissements français de l’ordre de 10 à 15 %, ainsi que l’ouverture de deux à trois usines françaises par an.

Au premier semestre 2026, les investissements et réinvestissements français au Mexique ont atteint 773 millions de dollars, contre 598 millions sur la même période en 2025, soit une progression d’environ 29 %.

Il ne s’agit pas simplement d’entreprises qui testent un marché lointain. Des groupes comme Forvia, Valeo et Capgemini y développent des activités industrielles, technologiques et de services, l’industrie automobile, l’aéronautique, la pharmacie et les technologies constituent des secteurs importants de cette présence française.

Valeo, notamment, a investi dans ses capacités de recherche et développement à Querétaro, où un centre mobilise quelque 250 ingénieurs, selon l’article de 24 Horas.

Ces implantations disent quelque chose d’essentiel : le Mexique dispose de compétences, d’infrastructures industrielles, de fournisseurs et de ressources humaines capables de participer à des chaînes de production complexes.

Il n’est donc plus question d’y assembler des produits conçus ailleurs, le pays accueille également des activités d’ingénierie, de conception, de développement technologique et de services aux entreprises.

Pour un entrepreneur français, c’est une différence énorme : on ne vient pas nécessairement au Mexique pour réduire ses coûts, on peut aussi y trouver des clients, des partenaires industriels, des compétences et un environnement de production permettant d’accéder à des marchés beaucoup plus vastes.

Un marché intérieur de 131 millions d’habitants

La deuxième erreur consiste à considérer le Mexique exclusivement comme une plateforme de production destinée aux États-Unis. Certes, sa proximité avec la première économie mondiale constitue un avantage majeur mais elle ne résume pas son potentiel.

L’Institut national de statistique et de géographie mexicain (INEGI) estime la population du pays à 130,9 millions d’habitants en 2025. Le Mexique représente donc un marché intérieur considérable, avec des besoins qui touchent aussi bien les biens de consommation que les équipements industriels, les services numériques, la santé, la logistique, l’énergie ou les infrastructures.

La croissance de la population ne suffit évidemment pas à garantir le succès commercial. Le pouvoir d’achat demeure très inégalement réparti et une partie importante de l’économie reste informelle, mais ces réalités ne doivent pas masquer l’existence de segments de clientèle solvables, de grandes entreprises nationales et internationales, ainsi que de besoins croissants dans de nombreux secteurs.

Pour une PME française, le raisonnement mérite d’être posé autrement : combien de clients potentiels existe-t-il dans le segment que je vise ? Qui sont les distributeurs locaux ? Quels acteurs sont déjà présents ? Mon offre répond-elle à un besoin suffisamment fort pour justifier mon implantation ?

Une entreprise spécialisée dans les équipements industriels, les solutions logicielles, l’agroalimentaire, les services aux entreprises ou les technologies de santé ne recherchera pas les mêmes clients. Mais chacune peut trouver au Mexique un marché à étudier sérieusement, la “French touch” a la côte ici !

Et contrairement à une idée encore répandue, il n’est pas nécessaire d’être un grand groupe du CAC 40 pour envisager une présence commerciale dans le pays. Une implantation progressive, un partenaire local fiable ou une première démarche d’exportation peuvent constituer des étapes plus adaptées à la taille et aux moyens de l’entreprise.

Le nearshoring : une opportunité réelle, mais pas une stratégie suffisante

Le terme “nearshoring” est devenu incontournable, il désigne notamment le rapprochement des activités de production des marchés finaux afin de réduire les délais, certains coûts logistiques et les risques associés à des chaînes d’approvisionnement trop éloignées.

Sur ce terrain, le Mexique bénéficie d’un avantage géographique évident : en 2025, les échanges de biens et de services entre les États-Unis et le Mexique ont atteint environ 964,1 milliards de dollars, selon le représentant américain au Commerce (USTR).

Ce chiffre donne la mesure de l’intégration des deux économies. Le Mexique n’est pas un fournisseur périphérique de Washington : il est au cœur de chaînes de valeur nord-américaines qui concernent notamment l’automobile, les équipements électriques, les machines, l’électronique et les services.

Pour une entreprise française, cette intégration peut ouvrir des perspectives : produire au Mexique, servir des clients mexicains et, lorsque les conditions commerciales le permettent, accéder au marché américain.

Mais une précision s’impose : être installé au Mexique ne donne pas automatiquement accès au marché américain dans les mêmes conditions qu’une entreprise bénéficiant des préférences de l’accord commercial nord-américain. Les règles d’origine, les droits de douane applicables, les normes sectorielles et les modalités douanières doivent être examinés produit par produit.

La révision du T-MEC, les décisions tarifaires américaines et les tensions commerciales constituent donc de véritables variables stratégiques.

Xavier de Bellefon estime néanmoins que les entreprises françaises continuent de considérer le Mexique comme un pays d’avenir. Son propos souligne que les incertitudes n’ont pas disparu mais qu’elles ne suffisent pas à annuler les avantages structurels du pays.

Et c’est exactement là que se situe l’intérêt du Mexique, non pas dans la promesse d’un environnement sans risque, mais dans la possibilité de construire une stratégie industrielle et commerciale au sein d’un espace économique majeur.

Le Mexique, porte d’entré vers l’Amérique latine ?

C’est un aspect moins souvent évoqué dans les analyses françaises, et Xavier de Bellefon souligne que certaines entreprises investissent au Mexique pour accéder à d’autres marchés latino-américains.

Le Mexique peut effectivement constituer une base pertinente pour une entreprise souhaitant comprendre les marchés hispanophones, recruter des équipes régionales, nouer des partenariats et développer des circuits de distribution. Sa taille économique, son tissu industriel et sa proximité avec les États-Unis lui donnent des atouts particuliers.

Evidemment, le Mexique ne constitue pas une porte d’entrée garantie vers l’ensemble de l’Amérique latine. Les marchés colombien, chilien, argentin ou péruvien ont leurs propres réglementations, leurs réseaux commerciaux et leurs conditions concurrentielles, une implantation mexicaine ne remplace donc pas une analyse pays par pays. Elle peut néanmoins représenter un premier point d’ancrage pour une entreprise qui souhaite élargir progressivement son périmètre d’action.

Pour les entrepreneurs français, le raisonnement peut ainsi dépasser la simple question de la délocalisation : il s’agit de déterminer si une présence mexicaine peut contribuer à moyen terme à une stratégie de développement international plus large.

Ne pas confondre les risques du Mexique avec les clichés sur le Mexique

Soyons clairs : le Mexique n’est pas un marché facile par définition.

L’insécurité peut constituer un enjeu réel selon les états envisagés mais les principales difficultés seront vraisemblement la gestion des questions réglementaires, fiscales, administratives et contractuelles. La relation avec les pouvoirs publics, les contraintes logistiques, la disponibilité de certaines compétences et les conditions de paiement doivent être intégrées au plan d’affaires. Les risques de change, les tensions commerciales et l’évolution des règles d’accès au marché américain peuvent aussi modifier la rentabilité d’un projet.

Ce constat n’invalide pas l’intérêt du Mexique, il exige simplement une bonne préparation et un accompagnement local sérieux : une entreprise ne devrait pas choisir une implantation sur la foi d’une présentation commerciale enthousiaste, pas plus qu’elle ne devrait l’écarter après avoir regardé quelques reportages anxiogènes.

Elle doit, comme d’habitude, étudier son marché, identifier ses concurrents, sélectionner sa zone d’implantation, vérifier ses partenaires et faire examiner les implications juridiques et fiscales de son projet.

Tout marché comporte des risques, la question pertinente qu’un chef d’entreprise doit se poser est donc de savoir si les opportunités de son projet au Mexique justifient les risques qu’il peut identifier, mesurer et maîtriser. C’est une question d’entrepreneur, pas de touriste.

Entrepreneurs français, le moment est venu de regarder les faits

Le témoignage de Xavier de Bellefon présente un intérêt particulier parce qu’il s’appuie sur l’expérience d’entreprises déjà présentes dans le pays, depuis longtemps et avec des investissements très significatifs. Les investissements industriels, les emplois créés et les nouvelles capacités de production constituent des éléments tangibles, bien plus concrets que les discours généraux sur le potentiel d’un marché.

Ils ne garantissent pas que toute entreprise française réussira au Mexique mais démontrent en revanche que le pays est capable d’accueillir des activités exigeantes et de s’insérer dans des chaînes de valeur internationales.

Pour les dirigeants de PME et d’ETI, la question mérite donc d’être inscrite à l’ordre du jour : faut-il exporter davantage, rechercher un distributeur, développer un partenariat industriel, ouvrir une filiale ou simplement commencer par une étude de marché locale ?

La réponse dépendra du secteur, des ressources disponibles et des objectifs de chaque entreprise, mais elle mérite d’être fondée sur des données actualisées et une connaissance réelle du terrain.

Le Mexique n’est ni un eldorado, ni un simple atelier à bas coût, ni un pays que l’on peut résumer à ses problèmes de sécurité. C’est une économie industrielle de grande taille, profondément intégrée à l’Amérique du Nord, dotée d’un marché intérieur important et susceptible d’offrir des débouchés à des entreprises françaises bien préparées.

Pendant que certains continuent de regarder le pays à travers Lucky Luke, d’autres y développent des usines, recrutent des ingénieurs, signent des contrats et construisent des positions commerciales.

La différence ne tient pas nécessairement à leur taille ou à leurs moyens financiers, elle tient d’abord à leur capacité à examiner les faits, à comprendre les réalités locales et à prendre des décisions sur des bases solides.

Le Mexique ne mérite pas d’être idéalisé, en revanche il mérite largement d’être étudié. Et pour un entrepreneur français, ne pas l’étudier pourrait bien être une erreur stratégique.

Sources principales

  • 24 Horas, Enrique Hernández, « Empresas francesas aumentan inversiones en México; abren entre 2 y 3 fábricas al año », 19 octobre 2026

  • INEGI, résultats de l’Enquête intercensitaire 2025

  • Office of the United States Trade Representative (USTR), données sur les échanges commerciaux entre les États-Unis et le Mexique en 2025

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