Pendant que beaucoup d’Européens continuent de voir le Mexique comme une périphérie économique, l'UE est en train d’en faire un partenaire stratégique majeur
Je ne peux vous cacher que ma principale difficulté avec les potentiels investisseurs francophones est que le Mexique occupe encore une place assez marginale dans l’imaginaire économique européen.
Pour beaucoup de Français, le pays reste encore associé au tourisme, à l’insécurité, aux cartels ou à une économie “émergente” secondaire vassale des États-Unis.
Et pourtant, pendant qu’une partie de l’opinion européenne continue de regarder le Mexique avec des lunettes héritées des années 1990, l’Union européenne est en train d’opérer un mouvement beaucoup plus révélateur.
Après près d’une décennie de négociations complexes, Bruxelles et Mexico accélèrent désormais fortement la modernisation de leur accord commercial.
Et contrairement à ce que beaucoup imaginent, il ne s’agit pas d’un simple ajustement technique, car la portée potentielle de cet accord est massive.
Le cœur du dispositif repose sur une quasi-libéralisation totale des échanges : près de 99 % des produits échangés entre l’Union européenne et le Mexique pourraient progressivement être exemptés de droits de douane.
Nous ne parlons plus là d’un simple accord commercial périphérique, nous parlons d’un repositionnement stratégique entre deux blocs économiques majeurs.
Pour le Mexique, l’enjeu est considérable car historiquement, le pays reste extrêmement dépendant du marché américain. Cet accord offre donc à Mexico une opportunité majeure de diversification économique et géopolitique.
Concrètement, plusieurs secteurs économiques mexicains pourraient bénéficier à court terme d’une hausse importante des quotas d’exportation vers l’Europe :
viande
riz
produits agroalimentaires
sucre sous quotas surveillés
industrie manufacturière
production industrielle intégrée aux chaînes nord-américaines
Mais les implications les plus intéressantes sont probablement ailleurs car cet accord réduit également un grand nombre de barrières non tarifaires qui compliquaient jusqu’ici les échanges entre les deux zones.
Dans l’automobile par exemple, la reconnaissance de certaines normes européennes pourrait fluidifier considérablement les échanges industriels.
Les entreprises européennes obtiennent également un accès élargi aux marchés publics mexicains.
Et pour de nombreuses PME européennes, le Mexique devient soudain beaucoup plus accessible, un marché de 131 millions de consommateurs, disposant d’une base industrielle solide et et surtout une porte d’entrée stratégique vers l’ensemble du marché nord-américain.
Même certains secteurs très protégés évoluent comme les produits laitiers européens, longtemps pénalisés par des droits de douane pouvant atteindre 45 % à 50 %, bénéficieraient désormais de quotas d’accès largement améliorés. J’avoue que la perspective de pouvoir trouver plus de sortes de fromages français me réjouit !
Mais réduire cet accord à une simple logique commerciale serait une erreur de lecture, le véritable sujet est géopolitique.
Depuis plusieurs années, l’Europe cherche à réduire certaines difficultés stratégiques, notamment sa dépendance industrielle à l’Asie, sa fragilité à des chaînes logistiques mondiales concentrées dans des zones à risque, l’évitement des tensions sino-américaines et sa vulnérabilité sur certaines matières premières critiques.
Et dans cette logique de “de-risking”, le Mexique devient progressivement un partenaire extrêmement crédible car possédant aujourd’hui plusieurs avantages structurels majeurs :
proximité immédiate avec les États-Unis,
intégration industrielle via le T-MEC,
infrastructures logistiques en forte progression,
base manufacturière compétitive,
ressources stratégiques importantes,
position géographique exceptionnelle.
Les décideurs européens ne s’y sont donc pas trompés en réalisant que le Mexique n’est plus seulement vu comme un pays émergent mais commence à être considéré comme un maillon stratégique des nouvelles chaînes de valeur occidentales.
Évidemment, tout cela ne signifie pas que le tableau serait parfait et comme souvent dans ce type d’accords, certains points d’achoppement sont encore à travailler.
Au Mexique, la présidente Claudia Sheinbaum conserve une approche prudente, son objectif restant de renforcer prioritairement la production locale et l’emploi mexicain plutôt que d’ouvrir totalement certains secteurs stratégiques aux capitaux étrangers.
En Europe également, plusieurs secteurs expriment déjà leurs inquiétudes, notamment les agriculteurs européens redoutant notamment une hausse des importations agroalimentaires mexicaines dans un contexte de normes de production différentes.
Certaines ONG dénoncent également les risques environnementaux et sociaux liés à l’accélération de grands projets industriels ou logistiques au Mexique.
Cet accord historique ne supprimera donc magiquement ni les tensions politiques, ni les arbitrages souverains, ni les conflits d’intérêts.
Mais il révèle malgré tout quelque chose de beaucoup plus profond : pendant qu’une partie des investisseurs européens continue encore de percevoir le Mexique comme une économie périphérique ou secondaire, les institutions européennes elles-mêmes sont déjà en train de l’intégrer dans leur réflexion stratégique de long terme.
Et c’est là le signal le plus intéressant, car en matière géoéconomique, les capitaux, les industriels et les États évoluent souvent beaucoup plus vite que les représentations mentales.
Et comme souvent dans les grandes transitions géo-économiques, les capitaux commencent généralement à se repositionner bien avant que les changements soient pleinement intégrés dans les représentations collectives.