Pourquoi les patrimoines privés deviennent-ils soudainement des sujets de politique publique lorsque les finances publiques se dégradent ?
Dans une économie de marché, la propriété de l'épargne ne se discute normalement pas, elle appartient de droit à ceux qui l'ont constituée.
Elle représente le fruit du travail, de la prudence et d’une consommation volontairement différée afin de préparer l’avenir, financer un projet, protéger sa famille ou transmettre un patrimoine.
Aujourd’hui, un changement de vocabulaire dans certains cabinets ministériels et think tank mérite notre attention car cette épargne n’est plus seulement présentée comme un patrimoine privé.
Elle devient un «levier», une «ressource disponible», un «gisement de financement» susceptible d’être mobilisé pour répondre à des besoins collectifs comme l'illustre notamment une récente tribune de Suzanne Gorge, directrice générale adjointe de Terra Nova.
Cette évolution est loin d’être anodine.
Pourquoi ce débat apparaît-il maintenant ?
La réponse est évidente, les finances publiques de nombreux pays développés sont confrontées simultanément à plusieurs contraintes :
une dette publique élevée
un vieillissement démographique
des besoins d’investissement massifs (défense, transition énergétique, infrastructures, santé)
une croissance relativement faible
Dans ce contexte, les marges budgétaires, déjà fort ténues, disparaissent tout simplement. Et encore je ne tiens pas compte de la progression des taux d’intérêt qui va faire passer le poste de la charge de la dette publique en première position d’ici maximum deux ans.
Or, au même moment, les ménages français détiennent près de 6.000 milliards d’euros de patrimoine financier et affichent un taux d’épargne parmi les plus élevés d’Europe. Les données récentes de l’INSEE montrent un taux d’épargne avoisinant 18,8 % du revenu disponible brut, un niveau record depuis 1979.
Dès lors, une tentation apparaît pour les pouvoirs publics : pourquoi ne pas mieux “orienter” cette épargne vers des objectifs considérés comme prioritaires ?
D’un point de vue purement macroéconomique, la question peut se poser.
D’un point de vue patrimonial, elle mérite néanmoins d’être examinée avec beaucoup d’attention.
Pourquoi les Français épargnent-ils autant ?
L’explication qui revient le plus souvent est que les Français seraient culturellement attachés à l’épargne, et il y a très certainement une part de vérité, vestige de l’héritage culturel de nos ancêtres “terriens”. Mais cela n’explique pas tout.
L’épargne de précaution augmente généralement lorsque les ménages perçoivent davantage d’incertitudes concernant leur avenir.
Lorsque ce qui a servi de repères disparaît progressivement et que l’horizon s’assombrit, le réflexe est souvent le même, à savoir reporter une partie de la consommation, conserver davantage de liquidités, créer un matelas de sécurité.
Autrement dit, une partie de cette épargne constitue moins une recherche de rendement qu’une assurance contre l’incertitude et le manque de confiance.
Le paradoxe
C’est ici qu’un raisonnement parfaitement lucide à titre individuel se transforme inévitablement en catastophe collective.
➡️Plus les ménages épargnent par prudence, moins ils consomment.
➡️Une consommation plus faible pèse sur la croissance.
➡️Une croissance plus faible réduit les recettes publiques.
➡️Des recettes publiques plus faibles renforcent les tensions budgétaires.
➡️Ces tensions conduisent certains responsables à chercher comment mieux mobiliser l’épargne privée.
Le cercle est presque autoentretenu. Il ne s’agit pas d’un complot, il s’agit d’un mécanisme économique : lorsque la confiance recule, les comportements individuels parfaitement rationnels peuvent produire collectivement des effets contraires à ceux recherchés.
Jusqu’où peut aller un État ?
Comme je l’ai dit il y a peu ici même, l’histoire économique invite à la prudence.
Lorsque les finances publiques deviennent extrêmement dégradées, les gouvernements disposent généralement de plusieurs leviers :
augmenter certains prélèvements
réduire certaines dépenses
modifier les règles fiscales
encourager ou contraindre certaines formes d’investissement
faire évoluer les réglementations financières
Dans des situations exceptionnelles, certains États sont même allés beaucoup plus loin : les États-Unis, l’état capitaliste par excellence, ont quasiment supprimé la détention privée d’or en 1933 et opéré ensuite une excellente opération financière en changeant le cours de l’once. Evidemment, les particuliers spoliés n’en ont pas profité.
À Chypre, en 2013, les dépôts bancaires les plus importants ont été mis à contribution dans le cadre du sauvetage du système bancaire. Là aussi, les plus gros déposants ont été ravis de constater qu’ils étaient devenus actionnaires forcés d’établissement qui étaient en faillite la veille.
Ces épisodes ne permettent évidemment pas de prédire l’avenir de la France, ils rappellent simplement qu’aucune règle patrimoniale n’est intangible lorsque les circonstances deviennent exceptionnelles.
Et qu’il convient d’en tenir compte dans ses arbitrages.
Une question de philosophie patrimoniale
Le véritable débat n’est économique, il est philosophique : à partir de quel moment une épargne privée cesse-t-elle d’être considérée uniquement comme un patrimoine individuel pour devenir également un instrument de politique publique ?
Il n’existe pas de réponse universelle, chaque société place le curseur à un endroit différent, mais il me semble légitime que chaque investisseur se pose cette question.
La réponse patrimoniale
À mes yeux, cette évolution renforce une conviction que je développe depuis plusieurs années : diversifier un patrimoine ne consiste plus uniquement à répartir ses actifs entre immobilier, actions ou obligations, il devient également pertinent de réfléchir aux juridictions dans lesquelles les actifs sont détenus, aux devises dans lesquelles ils sont libellés, à la prévisibilité du cadre juridique dont ils dépendent.
Il ne s’agit pas de fuir son pays, il ne s’agit pas davantage de rechercher un paradis fiscal ou un eldorado, il s’agit tout simplement de ne pas faire dépendre l’ensemble de son patrimoine d’un seul environnement réglementaire.
Les investisseurs ont longtemps appris à diversifier leurs placements, je crois que la prochaine étape consiste à diversifier également les règles auxquelles ces placements sont soumis.
Parce qu’un patrimoine n’est jamais uniquement exposé aux marchés, il est aussi exposé aux décisions du législateur.
Et lorsque les finances publiques se tendent, cette réalité redevient soudain très concrète.