Pourquoi tant de Français ont-ils le sentiment de s'appauvrir alors que l'inflation est revenue sous contrôle ?
Cela fait maintenant quelques mois que les médias ont un discours rassurant sur l’inflation, qui serait en phase de ralentissement, voire de normalisation.
Les chiffres officiels semblent effectivement aller dans ce sens : après les pics observés en 2022 et 2023, l’indice des prix à la consommation est revenu vers des niveaux beaucoup plus proches de ceux que connaissaient les économies développées avant la crise sanitaire.
Pourtant, lorsque je discute avec des investisseurs, des chefs d’entreprise ou tout simplement des familles, le constat est presque toujours le même et leur réponse sur ce sujet revient invariablement au fait qu’ils n’ont pas du tout l’impression que la vie redevient moins chère.
Les Français sont-ils si nombreux à se tromper ou bien l’inflation officielle ne raconte-t-elle qu’une partie de l’histoire ?
Ce que mesure réellement l’inflation
Avant toute chose, il faut rappeler un point souvent mal compris : l’inflation publiée par l’INSEE n’est pas une estimation du coût de la vie de chaque Français, elle mesure l’évolution MOYENNE d’un panier dit “représentatif” de biens et de services consommés par les ménages. Or, personne ne consomme exactement ce panier.
Il s’agit d’un indicateur statistique, pas d’une photographie fidèle de la situation de chacun : un étudiant n’a pas les mêmes dépenses qu’un retraité, une famille avec trois enfants ne vit pas la même inflation qu’un célibataire vivant en centre-ville, un propriétaire ayant terminé de rembourser son crédit immobilier ne connaît pas les mêmes contraintes qu’un jeune ménage qui achète aujourd’hui.
L’indice officiel n’est donc pas faux, il est simplement... moyen.
Et comme nous le constatons dans nos activités professionnelles, une moyenne ne veut pas dire grand choses et décrit imparfaitement une situation individuelle.
Pourquoi beaucoup de Français ont-ils le sentiment de s’appauvrir ?
Notre cerveau ne retient pas toutes les dépenses avec la même intensité. Lorsque le prix d’un téléviseur baisse de 15 %, nous nous en réjouissons quelques minutes puis nous oublions rapidement cette économie tant son impact sur notre quotidien est marginal.
En revanche, lorsque le plein de carburant, les courses alimentaires, la mutuelle, les assurances ou les impôts locaux augmentent, ces dépenses reviennent chaque semaine ou chaque mois, elles deviennent extrêmement visibles.
Ce sont ce que les économistes appellent les dépenses contraintes, et ce sont ces dépenses qui occupent la place la plus importante dans le budget des classes moyennes.
Ceci explique probablement une partie du décalage entre l’inflation mesurée statistiquement et celle ressentie dans la vie quotidienne.
On ne peut pas réellement dire que l’une est vraie et l’autre fausse, elles répondent simplement à deux questions différentes : l’une mesure une moyenne nationale, l’autre traduit une expérience vécue.
Le poids du temps
Imaginons une famille française de classe moyenne en l’an 2000 : deux salaires, deux enfants, une maison achetée à crédit, une voiture familiale, quelques vacances chaque été, un peu d’épargne tous les mois.
À cette époque, cette situation n’avait rien d’exceptionnel.
Vingt-cinq ans plus tard, cette même famille existe toujours et les revenus ont augmenté. Mais regardons ce que sont devenues certaines dépenses essentielles.
Le prix moyen d’un logement ancien a plus que doublé dans de nombreuses métropoles françaises depuis le début des années 2000.
Les dépenses d’assurance (habitation, automobile, santé) ont fortement progressé.
Les taxes foncières ont connu dans certaines communes des hausses de plusieurs dizaines de pourcents en quelques années.
Le coût de l’énergie est devenu beaucoup plus volatil.
Les dépenses liées aux normes (DPE, copropriété, rénovation énergétique...) sont apparues ou se sont considérablement renforcées.
Dans le même temps, les revenus réels de nombreuses classes moyennes ont progressé beaucoup plus lentement.
Le résultat est paradoxal : une famille qui appartient toujours statistiquement à la classe moyenne peut avoir le sentiment objectif de vivre moins confortablement qu’il y a vingt ou vingt-cinq ans.
Non parce qu’elle serait devenue plus pauvre au sens strict mais parce que la part des dépenses contraintes dans son budget a progressivement augmenté.
Le déclassement n’arrive donc pas forcément brutalement, il s’installe presque silencieusement, insidieusement.
Une stratégie patrimoniale repose sur des hypothèses
Bâtir une stratégie patrimoniale a longtemps consisté à répondre à quelques questions relativement simples sur le rendement espéré, le niveau de risque acceptable ou les arbitrages fiscaux . Ces paramètres demeurent essentiels mais ne suffisent clairement plus.
Une stratégie construite sur vingt ou trente ans repose nécessairement sur des hypothèses concernant l’évolution des prix, des taux d’intérêt, de la fiscalité, des retraites, du marché immobilier ou encore de la réglementation.
Or, ces hypothèses sont devenues beaucoup moins stables qu’elles ne l’étaient il y a encore quinze ou vingt ans.
Ce n’est pas uniquement l’inflation qui inquiète les investisseurs, c’est la difficulté croissante à prévoir l’environnement dans lequel leur patrimoine évoluera.
Le vrai risque est peut-être ailleurs
Les investisseurs se focalisent dans leur grande majorité sur quelques indicateurs devenus familiers comme l’inflation, les taux d’intérêt, les marchés financiers ou les prix de l’immobilier. Tous ces éléments sont évidemment importants mais ils présentent une caractéristique commune, la relative facilité à les mesurer.
Le véritable risque patrimonial est souvent ailleurs, il réside dans ce qui est beaucoup plus difficile à quantifier, l’imprévisibilité.
Prenons quelques exemples : il y a encore dix ans, qui aurait imaginé qu’un appartement parfaitement louable puisse devenir progressivement interdit à la location en raison de son classement énergétique ?
Qui aurait imaginé qu’un investissement réalisé conformément à toutes les règles puisse voir sa rentabilité profondément modifiée par plusieurs réformes fiscales successives ?
Qui aurait anticipé que les taux d’intérêt passeraient en moins de deux ans de quasiment 0 % à plus de 4 %, bouleversant l’ensemble du marché immobilier ?
Qui peut affirmer aujourd’hui avec certitude quelle sera la fiscalité applicable aux successions, aux plus-values immobilières ou à l’assurance-vie dans cinq ou dix ans ?
Personne. Et c’est précisément là que réside, selon moi, le changement de paradigme.
Les stratégies patrimoniales reposaient jusqu’à présent sur des hypothèses relativement stables. Aujourd’hui, les hypothèses deviennent elles-mêmes mouvantes. Le risque n’est donc plus seulement économique, il devient également réglementaire, budgétaire, monétaire et politique.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille céder à l’inquiétude permanente, cela signifie simplement qu’une stratégie patrimoniale moderne doit intégrer un nouveau paramètre, à savoir la capacité d’un patrimoine à rester robuste même lorsque les règles changent.
C’est pour cette raison que je parle de plus en plus souvent de diversification des juridictions, des devises et des environnements réglementaires.
Parce qu’au final, un patrimoine ne vit jamais uniquement dans une économie, il vit aussi sous des règles. Et lorsque ces règles deviennent moins prévisibles, leur stabilité devient elle-même un actif majeur à prendre en compte dans la startégie.